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Microfinance, présentation du Dr Yunus
fondateur de la première "banque des pauvres"

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"J'enseignais à l'Université de belles théories élégantes sur l'économie, et des gens mouraient de faim aux portes du campus. Et je me sentais très très mal. Les théories que j'enseignais n'avaient aucun rapport avec la réalité, aucune utilité pour la vie des gens dans leur village.

J'ai donc cherché à comprendre quels étaient les besoins des gens et s'il existait quelque chose à faire pour les aider à transformer leur vie. Et pendant cette recherche, j'ai découvert qu'il existe beaucoup de choses que les gens peuvent faire, s'ils s'autorisent simplement à y regarder de plus près. J'ai vu comment le fait de manquer d'une toute petite somme, un dollar parfois, pouvait empêcher la transformation. Ma première réaction a donc été de sortir cet argent de ma propre poche et de le prêter à ceux qui en avaient besoin. Ensuite, j'ai eu envie de créer des liens entre les banques et ces gens, mais les banques trouvaient cette idée folle : prêter de l'argent aux pauvres ! Elles disaient : "Les pauvres ne sont pas fiables au point de vue du crédit". Je me suis donc porté garant moi-même. J'ai emprunté aux banques et je l'ai prêté aux gens. Et ça a marché à merveille. Je n'avais pas de problème pour obtenir des crédits, j'ai donc emprunté davantage et j'ai prêté à plus de gens. Les banques disaient : Ca ne peut pas se faire, ça va s'effondrer, les gens ne vont jamais vous rembourser !" Mais cela ne s'est jamais produit. J'ai fait 10, 20, 50, et même 100 villages, et les banques n'étaient toujours pas convaincues. Et pourtant ça a marché comme sur des roulettes. Je me suis donc dit : "Qu'est-ce que je fais là, à essayer de convaincre les banques ? Pourquoi ne pas créer une banque moi-même ?" J'ai demandé une licence au gouvernement, et au bout de 2 ans, je l'ai obtenue. J'ai pu créer la banque.

Actuellement, nous travaillons dans 35 000 villages au Bangladesh, nous faisons des crédits à 2,1 millions d'emprunteurs dont 90% sont des femmes, qui empruntent de toutes petites sommes au début, 10 ou 15 dollars, et ensuite davantage. Nous avons prêté plus de 400 millions de dollars par toute petites sommes l'année dernière, et cette année on va atteindre 1,5 milliard de dollars.

Mais c'est un système entièrement nouveau. Nous prêtons ces sommes, les gens les prennent et la banque appartient aux emprunteurs, ils sont actionnaires. Une banque commerciale aurait du mal à rentrer dans le jeu (*). D'ailleurs elles continuent de refuser cette possibilité (*).

Il existe des programmes Grameen dans 56 pays, y compris en France. En général, les gens les utilisent pour acheter une rizière, ou acheter du riz qu'ils nettoient et revendent, ou acheter une vache et la revendre, ou monter un petit commerce à domicile, des carottes, des allumettes, n'importe quoi. L'idée est d'établir un flux quotidien de revenu afin de pouvoir rembourser la banque toutes les semaines, car nous avons des cycles hebdomadaires.

Ce système fonctionne dans un contexte de confiance, de solidarité. Nous demandons à chaque personne, pauvre, qui demande un prêt, de trouver 4 autres personnes dans les mêmes conditions économiques. Donc de constituer un groupe de 5 en solidarité. Car l'idée, c'est que si vous avez autour de vous 4 amis, ça constitue un soutien et on peut se sortir des ennuis aux moments difficiles. Et cela donne aussi plus de courage. Le groupe s'aide et on peut s'aventurer sur un terrain peu familier. C'est un rôle vital : si j'ai envie de prendre un crédit; le groupe entier doit approuver mon crédit, donc en assumer la responsabilité. Ce groupe n'est pas qu'un comité de soutien, il agit aussi comme une comité de prêt. Et ça simplifie le travail de la banque au niveau de la sélection.

Les effectifs de la banque sont de plus de douze mille personnes. Les agents de nos banques sont familiers des réglementations et des consignes de la banque. Mais ils ne donnent pas de conseils aux gens. Nous leur disons très clairement : "Ne faites pas ça. Ne vous amusez pas à semer la confusion dans la tête des gens. Ils sont souvent plus intelligents que vous." Nous évitons de donner des conseils. Nous encourageons les gens à créer des idées et à nous les proposer. Puis nous établissons les règles.

Des règles claires de respect des calendriers et des rendez-vous que l'on fixe ensemble. Comme au Bangladesh les gens pratiquent plutôt le "laisser-aller", il faut installer un nouveau contexte. Si on dit 7h du matin, c'est 7h du matin. C'est créer une nouvelle culture, on pourrait dire une "contre culture" ici. Ce sont les seules règles que l'on installe.

Certaines banques commerciales commencent à considérer la Grameen comme "possible". Nous leur avons vendu pour 818 millions de francs d'obligations, ce qui nous a dispensé de faire appel aux dons charitables. Nous sommes arrivés au stade où tout peut être géré comme une vraie entreprise.

Plus généralement, le marché du crédit dans le monde est très vaste. Pas celui des gros poissons, des grandes banques, qui est très limité en fait. Le vrai grand marché est pour ceux qui sont rejetés par les banques. Si vous vous baladez dans Paris, vous verrez toutes les personnes qui n'ont pas accès à un crédit bancaire. Donc d'autres types de banques peuvent trouver un marché énorme. Et il y a plein de gens pour qui il existe aucun service actuellement. C'est pour ça que je dis que le crédit devrait être considéré comme étant un droit de l'homme, comme une situation accessible à tout le monde. [...]"

Extrait d'une interview réalisée par Agnès Charlet et publiée dans le livre L'argent : monnaie de singe, monnaie de sage ?

(*) si cela était sans doute vrai au moment où cette interview a été réalisée, il semblerait que des banques commerciales commencent à s'intéresser au créneau de la microfinance, comme le montre, par exemple, l'expérience de JNB en Afrique.

Ajouté le 12/11/03
 

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